Sunday, January 6, 2019

08 - Retour à Tuléar


Je suis rentré à Tuléar pour y passer la fin de semaine avant mon départ de Mada. La distance est d’un peu moins de 30 km depuis Mangily et j’ai pris un bajaj, un tricycle à moteur. À mi-chemin nous sommes tombés sur un barrage de la gendarmerie. Ces véhicules ont l’interdiction de faire des trajets interurbains. C’est réservé aux quatre roues. Mon conducteur le savait. Il m’a demandé de lui avancer la moitié de l’argent de la course pour « négocier » avec les militaires. Rien à faire. Probablement des résolutions du Nouvel An pour la gendarmerie.

Je l’espère, car selon l’ONG Transparency International, Madagascar se situe à la 155e position sur une échelle de 180 pays quant au niveau de corruption ; une corruption active du plus bas au plus haut de l’échelle sociale. C’est le chauffeur de taxi qui gratifie un policier de quelques ariarys après avoir été arrêté sous un faux prétexte. C’est aussi le ministre d’État qui reçoit un « cadeau » de plusieurs milliers d’euros ou de dollars pour faciliter l’implantation d’une compagnie minière ou forestière.

Les gendarmes ont arrêté la voiture d’un couple malgache pour qu’ils me déposent à Tuléar. Justin, le mari, est directeur administratif auprès du ministère de l’Agriculture. Il revenait d’une inspection sur le contrôle des criquets dans la région. La dernière invasion, en 1997-2000, n’a pu être maîtrisée qu’au prix de traitements insecticides hautement toxiques pour les populations sur plus de 4 millions d’hectares. À l’époque, la FAO (L’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture) était chargée de juguler ce fléau à des coûts astronomiques. Depuis, et Jocelyn était très fière de m’en faire part, Madagascar en avait pris la gestion a des coûts moindres et avec des résultats supérieurs. Aujourd’hui, selon Jocelyn, le fléau serait définitivement éradiqué.

Ce pays reste pour moi une énigme. Ces deux exemples n’en sont pas des moindres. D’un côté un flic qui ne se laisse pas corrompre. De l’autre, une stratégie locale supérieure à une action internationale. Des gouttes d’eau dans un océan ? Peut-être. Mais des exemples comme ces deux-là, l’un individuel et l’autre collectif, sont nombreux et très encourageants.

Le plus désolant reste la pauvreté. À chaque visite, ce pays me donne l’impression d’être encore davantage victime de cet autre fléau, comme si la Grande Île n’en avait pas déjà plus que sa part. La foule des mendiants est devenue impressionnante ; une foule composée de femmes en haillon avec des bébés rachitiques accrochés sur leur hanche, de vieillards immobiles de sexe indéterminé plantés aux coins des rues avec une main tendue vers une générosité illusoire, des enfants aux regards éteints plus habitués aux refus qu’à l’offrande. Ces gens vivent sur les trottoirs, ou plus exactement sur le bord des rues défoncées. Les plus riches d’entre eux se construisent des abris de feuilles de plastique ou de tissus de la longueur d’un corps humain afin de s’allonger pour dormir.

Même au creux de cette pauvreté, on ne peut être que touché par ces sourires permanents, par cette préoccupation constante d’entrer en relation avec l’autre. Et que dire de la multitude d’enfants qui hèlent l’étranger avec un grand sourire, parfois gentiment moqueur, mais le plus souvent très respectueux ?

Les Occidentaux s’étonnent et s’interrogent face à cette misère. Comment se fait-il que les gens ici, tout en vivant dans une telle pauvreté, aient une telle joie et force de vivre ? Inversement, pourquoi ces étrangers fortunés ont-ils perdu cette joie de vivre et se désespèrent-ils alors qu’ils accumulent le superflu en plus de bénéficier de l’essentiel ?

Cette île dispose d’immenses atouts et pourrait être la Suisse de l’Afrique et se rapprocher des pays riches. Or, elle est actuellement le 5e pays le plus pauvre du continent, les quatre premiers (comme le Sud-Soudan) ne bénéficiant pas des mêmes avantages.

Beaucoup d’espoirs reposent sur les épaules du nouveau président — malgré le bilan désastreux de tous ses prédécesseurs depuis l’indépendance —, un président dont la confirmation s’effectuera un jour après mon départ. Les Malgaches sont très résilients par nature et ils seront patients. En outre, si jamais la situation ne s’améliore pas rapidement, si le quotidien reste insupportable, ils feront comme ils ont toujours fait : la réalité sera occultée et ils s’en remettront aux ancêtres et à Dieu.









Thursday, January 3, 2019

07 - Mangily


Je suis venu… et je n’ai rien vu. Enfin presque. Deux jours après être arrivé à Tuléar, j’étais venu déjeuner et passer quelques heures sur place. Les sites de plongées ont la réputation d’être particulièrement intéressants dans le coin. Je prévoyais donc revenir et en profiter avant mon retour à La Réunion.

J’ai quitté Rahonira le matin du réveillon du Jour de l’an. Il avait encore plu la veille au soir. La saison des pluies avait débuté depuis quelques semaines, mais personne n’avait pensé à en informer la déesse de la pluie. Elle avait poursuivi son hivernation. Toutefois, étrange coïncidence, elle est sortie de sa torpeur le jour de mon arrivée à Tuléar. Son réveil fut brutal et sonore. Ce soir-là, et pour la première fois depuis des mois, les éléments se sont déchainés. Un orage tropical violent de courte durée, accompagné d’éclairs et de déflagrations atomiques, s’est abattu sur la ville. Son intensité a transformé les rues en torrents. L’eau de pluie bienfaitrice s’est mêlée à celle très usée des égouts et des caniveaux débordant de détritus et d’immondices. Ordures et excréments se promenaient entre les roues des cyclopousses. Le léger parfum du datura était alourdi de fortes odeurs nauséabondes.

Les mêmes orages courts et violents de fin de journée m’ont suivi jusque dans le Parc de l’Isalo. Cette terre ocre et désertique est tellement desséchée depuis des mois qu’elle absorbe l’eau en quelques minutes sitôt l’orage passé. Le lendemain matin, dès le soleil levé, la poussière reprend ses droits et forme des mini tornades rouges.

Le départ du taxi-brousse était prévu pour 7 h 30. Nous sommes partis deux heures plus tard. J’ai l’habitude. Un jeune couple espagnol était déjà installé sur la banquette avant auprès du chauffeur. Premier arrivé premier servi. Je me suis retrouvé sur une des trois banquettes à l’arrière, les genoux dans le menton, coincé entre la porte coulissante à droite et quatre autres passagers malgaches à gauche. Les six heures du trajet jusqu’à Tuléar ne seraient pas d’un confort de limousine.

Les Espagnols avaient la veille vécu une expérience bien plus désagréable. C’était leur premier voyage à l’extérieur de l’Europe. Arrivés à Tananarive deux jours plus tôt, ils étaient montés directement dans un taxi-brousse et s’étaient dirigés vers le Sud. Ils avaient fait escale à Fianarantsoa pour y passer la nuit. À la gare routière de cette ville des Hauts-Plateaux — où j’étais passé il y a quelques années et où un cadavre venait d’être découvert dans un immeuble désaffecté adjacent —, ils avaient acheté deux billets pour Tuléar pour une somme d’environ 40 €. Le départ était prévu très tôt pour le lendemain matin.

Non seulement ce prix était-il excessif, mais le taxi-brousse ne s’est jamais présenté. Ils ont attendu jusqu’en milieu d’après-midi et en ont été quittes pour acheter de nouveaux billets pour Ranohira. Arrivés sur place, et après avoir été conseillé par un policier à Fianarantsoa, ils se sont immédiatement présentés au poste de police pour porter plainte. Ils voulaient se faire rembourser. À ce moment-là du récit, j’ai failli pouffer de rire. Je me suis retenu.

Le chef de police a prétexté que ce poste de village était trop petit et ne pouvait pas recevoir leur plainte. Il leur a conseillé de s’adresser à la police de Tuléar en arrivant dans cette ville. Je n’ai pas voulu les décourager, mais ils allaient se faire balader ainsi d’une administration à l’autre et d’une ville à une autre pendant des jours. Aucun refus ne leur serait formulé. À Mada, la vérité n’est pas toujours bonne à dire.

Je comprenais leur frustration. Je comprenais leur colère de s’être fait arnaquer. Cependant, si jamais ils m’avaient demandé mon avis, je leur aurais dit de faire contre mauvaise fortune bon cœur et d’oublier cette histoire. Pour paraphraser la fable de La Fontaine, cette leçon valait bien, non pas un fromage, mais 40 € sans doute. Une somme bien dérisoire si l’on y pense. Ils n’avaient pas été agressés. Il ne leur restait donc plus qu’à jurer, un peu tard sans doute, qu’on ne les prendrait plus. Il devait s’enrichir de cette mauvaise expérience, devenir un tantinet plus vigilant, profiter au maximum des beautés dont cette île regorge, s’attacher à la gentillesse de la majorité des gens, aux sourires des enfants.  

Après avoir transité par Tuléar et changé de véhicule, je suis arrivé à Mangily en fin d’après-midi. J’avais l’intention de fêter le Réveillon avec un excellent dîner. Les bons restos sont nombreux à Mangily et quelques-uns affichaient des menus alléchants. J’en avais l’eau à la bouche. Et au diable la dépense, je rêvais de Champagne.

Je m’étais levé tôt. Le voyage avait été long. J’étais en nage. Mes vêtements me collaient à la peau. J’ai pris une douche glacée. Le lit me tendait les bras. Je me suis allongé sur le dos. Une brise rafraichissante me caressait le corps. J’étais bien. Détendu. Deux geckos se promenaient sur le plafond. Je les suivais des yeux. Ils se sont transformés en dragons dans mon rêve. Quand je me suis réveillé, il était une heure du matin. Trop tard pour la fête. Je me suis rendormi.

Au réveil de ce premier jour de 2019, j’étais enrhumé. Et sérieusement. Je ne fais pas les choses à moitié. C’était à mon tour de devoir faire mauvaise fortune bon cœur et d’oublier le Réveillon, le Jour de l’an, le Champagne et la plongée. L’hôtel où j’étais descendu était loin d’être luxueux. C’est le moins qu’on puisse dire. J’ai donc déménagé mes pénates à l’Ifaty Beach Club Resort. Cet hôtel est donc tout ce que j’ai vu de Mangily pendant mon séjour. Je n’ai même pas fait l’effort de me trainer jusqu’à la plage, directement accessible depuis l’hôtel et distante d’une dizaine de mètres.

J’ai bu. J’ai beaucoup bu. J’ai bu beaucoup d’eau. Des litres et des litres. Je me suis mis à la diète. Et j’ai lu. J’ai beaucoup lu. J’ai pu terminer La promesse de l’aube de Romain Gary, amorcée avant mon départ : « Avec l’amour maternel, la vie vous fait à l’aube une promesse qu’elle ne tient jamais ». J’ai commencé et terminé Les jours rouges, un recueil de nouvelles sur Mada d’un prof de littérature belge installé à Tuléar. Et j’ai poursuivi et presque terminé deux livres en anglais : un sur le témoignage d’un infiltré des services secrets britanniques chez Al-Quaïda et l’autre considéré par Bill Gates comme le meilleur livre qu’il ait jamais lu.

L’auteur Steven Pinker, un universitaire canadien mondialement respecté par ses pairs, retrace l’épopée de l’humanité depuis ses débuts. Aussi incroyable que cela paraisse, il explique que nous vivons l’époque la moins violente et la plus paisible de toute l’histoire du genre humain. S’appuyant sur des milliers d’études, plus de trente années de recherche et des statistiques incontestables, l’auteur démontre que, malgré le terrorisme, malgré les conflits contemporains, la violence n’a cessé de diminuer dans le monde au cours des siècles. Cela concerne aussi bien les guerres tribales que les homicides, la maltraitance des enfants, la cruauté envers les animaux, les violences conjugales, les guerres civiles ou les conflits armés entre nations. C’est un livre majeur. Il nous redonne foi en notre espèce. Un livre optimiste et porteur d’espoirs.

L’année commençait bien.

08 - Retour à Tuléar

Je suis rentré à Tuléar pour y passer la fin de semaine avant mon départ de Mada. La distance est d’un peu moins de 30 km de...