Je suis venu… et je n’ai rien vu. Enfin presque. Deux
jours après être arrivé à Tuléar, j’étais venu déjeuner et passer quelques
heures sur place. Les sites de plongées ont la réputation d’être
particulièrement intéressants dans le coin. Je prévoyais donc revenir et en
profiter avant mon retour à La Réunion.
J’ai quitté Rahonira le matin du réveillon du Jour de
l’an. Il avait encore plu la veille au soir. La saison des pluies avait débuté
depuis quelques semaines, mais personne n’avait pensé à en informer la déesse
de la pluie. Elle avait poursuivi son hivernation. Toutefois, étrange
coïncidence, elle est sortie de sa torpeur le jour de mon arrivée à Tuléar. Son
réveil fut brutal et sonore. Ce soir-là, et pour la première fois depuis des
mois, les éléments se sont déchainés. Un orage tropical violent de courte durée,
accompagné d’éclairs et de déflagrations atomiques, s’est abattu sur la ville.
Son intensité a transformé les rues en torrents. L’eau de pluie bienfaitrice s’est
mêlée à celle très usée des égouts et des caniveaux débordant de détritus et
d’immondices. Ordures et excréments se promenaient entre les roues des
cyclopousses. Le léger parfum du datura était alourdi de fortes odeurs nauséabondes.
Les mêmes orages courts et violents de fin de journée m’ont
suivi jusque dans le Parc de l’Isalo. Cette terre ocre et désertique est
tellement desséchée depuis des mois qu’elle absorbe l’eau en quelques minutes
sitôt l’orage passé. Le lendemain matin, dès le soleil levé, la poussière reprend
ses droits et forme des mini tornades rouges.
Le départ du taxi-brousse était prévu pour 7 h 30.
Nous sommes partis deux heures plus tard. J’ai l’habitude. Un jeune couple
espagnol était déjà installé sur la banquette avant auprès du chauffeur. Premier
arrivé premier servi. Je me suis retrouvé sur une des trois banquettes à
l’arrière, les genoux dans le menton, coincé entre la porte coulissante à
droite et quatre autres passagers malgaches à gauche. Les six heures du trajet jusqu’à
Tuléar ne seraient pas d’un confort de limousine.
Les Espagnols avaient la veille vécu une expérience
bien plus désagréable. C’était leur premier voyage à l’extérieur de l’Europe. Arrivés
à Tananarive deux jours plus tôt, ils étaient montés directement dans un taxi-brousse
et s’étaient dirigés vers le Sud. Ils avaient fait escale à Fianarantsoa pour y
passer la nuit. À la gare routière de cette ville des Hauts-Plateaux — où
j’étais passé il y a quelques années et où un cadavre venait d’être découvert
dans un immeuble désaffecté adjacent —, ils avaient acheté deux billets pour
Tuléar pour une somme d’environ 40 €. Le départ était prévu très tôt pour
le lendemain matin.
Non seulement ce prix était-il excessif, mais le taxi-brousse
ne s’est jamais présenté. Ils ont attendu jusqu’en milieu d’après-midi et en ont
été quittes pour acheter de nouveaux billets pour Ranohira. Arrivés sur place, et
après avoir été conseillé par un policier à Fianarantsoa, ils se sont
immédiatement présentés au poste de police pour porter plainte. Ils voulaient
se faire rembourser. À ce moment-là du récit, j’ai failli pouffer de rire. Je
me suis retenu.
Le chef de police a prétexté que ce poste de village
était trop petit et ne pouvait pas recevoir leur plainte. Il leur a conseillé de
s’adresser à la police de Tuléar en arrivant dans cette ville. Je n’ai pas
voulu les décourager, mais ils allaient se faire balader ainsi d’une
administration à l’autre et d’une ville à une autre pendant des jours. Aucun
refus ne leur serait formulé. À Mada, la vérité n’est pas toujours bonne à
dire.
Je comprenais leur frustration. Je comprenais leur
colère de s’être fait arnaquer. Cependant, si jamais ils m’avaient demandé mon
avis, je leur aurais dit de faire contre mauvaise fortune bon cœur et d’oublier
cette histoire. Pour paraphraser la fable de La Fontaine, cette leçon valait
bien, non pas un fromage, mais 40 € sans doute. Une somme bien dérisoire
si l’on y pense. Ils n’avaient pas été agressés. Il ne leur restait donc plus
qu’à jurer, un peu tard sans doute, qu’on ne les prendrait plus. Il devait s’enrichir
de cette mauvaise expérience, devenir un tantinet plus vigilant, profiter au
maximum des beautés dont cette île regorge, s’attacher à la gentillesse de la
majorité des gens, aux sourires des enfants.
Après avoir transité par Tuléar et changé de véhicule,
je suis arrivé à Mangily en fin d’après-midi. J’avais l’intention de fêter le
Réveillon avec un excellent dîner. Les bons restos sont nombreux à Mangily et
quelques-uns affichaient des menus alléchants. J’en avais l’eau à la bouche. Et
au diable la dépense, je rêvais de Champagne.
Je m’étais levé tôt. Le voyage avait été long. J’étais
en nage. Mes vêtements me collaient à la peau. J’ai pris une douche glacée. Le
lit me tendait les bras. Je me suis allongé sur le dos. Une brise
rafraichissante me caressait le corps. J’étais bien. Détendu. Deux geckos se
promenaient sur le plafond. Je les suivais des yeux. Ils se sont transformés en
dragons dans mon rêve. Quand je me suis réveillé, il était une heure du matin. Trop
tard pour la fête. Je me suis rendormi.
Au réveil de ce premier jour de 2019, j’étais enrhumé.
Et sérieusement. Je ne fais pas les choses à moitié. C’était à mon tour de
devoir faire mauvaise fortune bon cœur et d’oublier le Réveillon, le Jour de
l’an, le Champagne et la plongée. L’hôtel où j’étais descendu était loin d’être
luxueux. C’est le moins qu’on puisse dire. J’ai donc déménagé mes pénates à l’Ifaty Beach Club Resort. Cet hôtel est donc
tout ce que j’ai vu de Mangily pendant mon séjour. Je n’ai même pas fait l’effort
de me trainer jusqu’à la plage, directement accessible depuis l’hôtel et distante
d’une dizaine de mètres.
J’ai bu. J’ai beaucoup bu. J’ai bu beaucoup d’eau. Des
litres et des litres. Je me suis mis à la diète. Et j’ai lu. J’ai beaucoup lu. J’ai
pu terminer La promesse de l’aube de
Romain Gary, amorcée avant mon départ : « Avec l’amour maternel, la vie vous fait à l’aube une promesse qu’elle
ne tient jamais ». J’ai commencé et terminé Les jours rouges, un recueil de nouvelles sur Mada d’un prof de littérature
belge installé à Tuléar. Et j’ai poursuivi et presque terminé deux livres en
anglais : un sur le témoignage d’un infiltré des services secrets
britanniques chez Al-Quaïda et l’autre considéré par Bill Gates comme le
meilleur livre qu’il ait jamais lu.
L’auteur Steven Pinker, un universitaire canadien mondialement
respecté par ses pairs, retrace l’épopée de l’humanité depuis ses débuts. Aussi
incroyable que cela paraisse, il explique que nous vivons l’époque la moins
violente et la plus paisible de toute l’histoire du genre humain. S’appuyant
sur des milliers d’études, plus de trente années de recherche et des
statistiques incontestables, l’auteur démontre que, malgré le terrorisme,
malgré les conflits contemporains, la violence n’a cessé de diminuer dans le
monde au cours des siècles. Cela concerne aussi bien les guerres tribales que
les homicides, la maltraitance des enfants, la cruauté envers les animaux, les
violences conjugales, les guerres civiles ou les conflits armés entre nations. C’est
un livre majeur. Il nous redonne foi en notre espèce. Un livre optimiste et porteur
d’espoirs.
L’année commençait bien.
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