Thursday, January 3, 2019

07 - Mangily


Je suis venu… et je n’ai rien vu. Enfin presque. Deux jours après être arrivé à Tuléar, j’étais venu déjeuner et passer quelques heures sur place. Les sites de plongées ont la réputation d’être particulièrement intéressants dans le coin. Je prévoyais donc revenir et en profiter avant mon retour à La Réunion.

J’ai quitté Rahonira le matin du réveillon du Jour de l’an. Il avait encore plu la veille au soir. La saison des pluies avait débuté depuis quelques semaines, mais personne n’avait pensé à en informer la déesse de la pluie. Elle avait poursuivi son hivernation. Toutefois, étrange coïncidence, elle est sortie de sa torpeur le jour de mon arrivée à Tuléar. Son réveil fut brutal et sonore. Ce soir-là, et pour la première fois depuis des mois, les éléments se sont déchainés. Un orage tropical violent de courte durée, accompagné d’éclairs et de déflagrations atomiques, s’est abattu sur la ville. Son intensité a transformé les rues en torrents. L’eau de pluie bienfaitrice s’est mêlée à celle très usée des égouts et des caniveaux débordant de détritus et d’immondices. Ordures et excréments se promenaient entre les roues des cyclopousses. Le léger parfum du datura était alourdi de fortes odeurs nauséabondes.

Les mêmes orages courts et violents de fin de journée m’ont suivi jusque dans le Parc de l’Isalo. Cette terre ocre et désertique est tellement desséchée depuis des mois qu’elle absorbe l’eau en quelques minutes sitôt l’orage passé. Le lendemain matin, dès le soleil levé, la poussière reprend ses droits et forme des mini tornades rouges.

Le départ du taxi-brousse était prévu pour 7 h 30. Nous sommes partis deux heures plus tard. J’ai l’habitude. Un jeune couple espagnol était déjà installé sur la banquette avant auprès du chauffeur. Premier arrivé premier servi. Je me suis retrouvé sur une des trois banquettes à l’arrière, les genoux dans le menton, coincé entre la porte coulissante à droite et quatre autres passagers malgaches à gauche. Les six heures du trajet jusqu’à Tuléar ne seraient pas d’un confort de limousine.

Les Espagnols avaient la veille vécu une expérience bien plus désagréable. C’était leur premier voyage à l’extérieur de l’Europe. Arrivés à Tananarive deux jours plus tôt, ils étaient montés directement dans un taxi-brousse et s’étaient dirigés vers le Sud. Ils avaient fait escale à Fianarantsoa pour y passer la nuit. À la gare routière de cette ville des Hauts-Plateaux — où j’étais passé il y a quelques années et où un cadavre venait d’être découvert dans un immeuble désaffecté adjacent —, ils avaient acheté deux billets pour Tuléar pour une somme d’environ 40 €. Le départ était prévu très tôt pour le lendemain matin.

Non seulement ce prix était-il excessif, mais le taxi-brousse ne s’est jamais présenté. Ils ont attendu jusqu’en milieu d’après-midi et en ont été quittes pour acheter de nouveaux billets pour Ranohira. Arrivés sur place, et après avoir été conseillé par un policier à Fianarantsoa, ils se sont immédiatement présentés au poste de police pour porter plainte. Ils voulaient se faire rembourser. À ce moment-là du récit, j’ai failli pouffer de rire. Je me suis retenu.

Le chef de police a prétexté que ce poste de village était trop petit et ne pouvait pas recevoir leur plainte. Il leur a conseillé de s’adresser à la police de Tuléar en arrivant dans cette ville. Je n’ai pas voulu les décourager, mais ils allaient se faire balader ainsi d’une administration à l’autre et d’une ville à une autre pendant des jours. Aucun refus ne leur serait formulé. À Mada, la vérité n’est pas toujours bonne à dire.

Je comprenais leur frustration. Je comprenais leur colère de s’être fait arnaquer. Cependant, si jamais ils m’avaient demandé mon avis, je leur aurais dit de faire contre mauvaise fortune bon cœur et d’oublier cette histoire. Pour paraphraser la fable de La Fontaine, cette leçon valait bien, non pas un fromage, mais 40 € sans doute. Une somme bien dérisoire si l’on y pense. Ils n’avaient pas été agressés. Il ne leur restait donc plus qu’à jurer, un peu tard sans doute, qu’on ne les prendrait plus. Il devait s’enrichir de cette mauvaise expérience, devenir un tantinet plus vigilant, profiter au maximum des beautés dont cette île regorge, s’attacher à la gentillesse de la majorité des gens, aux sourires des enfants.  

Après avoir transité par Tuléar et changé de véhicule, je suis arrivé à Mangily en fin d’après-midi. J’avais l’intention de fêter le Réveillon avec un excellent dîner. Les bons restos sont nombreux à Mangily et quelques-uns affichaient des menus alléchants. J’en avais l’eau à la bouche. Et au diable la dépense, je rêvais de Champagne.

Je m’étais levé tôt. Le voyage avait été long. J’étais en nage. Mes vêtements me collaient à la peau. J’ai pris une douche glacée. Le lit me tendait les bras. Je me suis allongé sur le dos. Une brise rafraichissante me caressait le corps. J’étais bien. Détendu. Deux geckos se promenaient sur le plafond. Je les suivais des yeux. Ils se sont transformés en dragons dans mon rêve. Quand je me suis réveillé, il était une heure du matin. Trop tard pour la fête. Je me suis rendormi.

Au réveil de ce premier jour de 2019, j’étais enrhumé. Et sérieusement. Je ne fais pas les choses à moitié. C’était à mon tour de devoir faire mauvaise fortune bon cœur et d’oublier le Réveillon, le Jour de l’an, le Champagne et la plongée. L’hôtel où j’étais descendu était loin d’être luxueux. C’est le moins qu’on puisse dire. J’ai donc déménagé mes pénates à l’Ifaty Beach Club Resort. Cet hôtel est donc tout ce que j’ai vu de Mangily pendant mon séjour. Je n’ai même pas fait l’effort de me trainer jusqu’à la plage, directement accessible depuis l’hôtel et distante d’une dizaine de mètres.

J’ai bu. J’ai beaucoup bu. J’ai bu beaucoup d’eau. Des litres et des litres. Je me suis mis à la diète. Et j’ai lu. J’ai beaucoup lu. J’ai pu terminer La promesse de l’aube de Romain Gary, amorcée avant mon départ : « Avec l’amour maternel, la vie vous fait à l’aube une promesse qu’elle ne tient jamais ». J’ai commencé et terminé Les jours rouges, un recueil de nouvelles sur Mada d’un prof de littérature belge installé à Tuléar. Et j’ai poursuivi et presque terminé deux livres en anglais : un sur le témoignage d’un infiltré des services secrets britanniques chez Al-Quaïda et l’autre considéré par Bill Gates comme le meilleur livre qu’il ait jamais lu.

L’auteur Steven Pinker, un universitaire canadien mondialement respecté par ses pairs, retrace l’épopée de l’humanité depuis ses débuts. Aussi incroyable que cela paraisse, il explique que nous vivons l’époque la moins violente et la plus paisible de toute l’histoire du genre humain. S’appuyant sur des milliers d’études, plus de trente années de recherche et des statistiques incontestables, l’auteur démontre que, malgré le terrorisme, malgré les conflits contemporains, la violence n’a cessé de diminuer dans le monde au cours des siècles. Cela concerne aussi bien les guerres tribales que les homicides, la maltraitance des enfants, la cruauté envers les animaux, les violences conjugales, les guerres civiles ou les conflits armés entre nations. C’est un livre majeur. Il nous redonne foi en notre espèce. Un livre optimiste et porteur d’espoirs.

L’année commençait bien.

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