Je suis rentré à Tuléar pour y passer la fin de
semaine avant mon départ de Mada. La distance est d’un peu moins de 30 km
depuis Mangily et j’ai pris un bajaj,
un tricycle à moteur. À mi-chemin nous sommes tombés sur un barrage de la
gendarmerie. Ces véhicules ont l’interdiction de faire des trajets
interurbains. C’est réservé aux quatre roues. Mon conducteur le savait. Il m’a
demandé de lui avancer la moitié de l’argent de la course pour « négocier » avec
les militaires. Rien à faire. Probablement des résolutions du Nouvel An pour la
gendarmerie.
Je l’espère, car selon l’ONG Transparency
International, Madagascar se situe à la 155e position sur une échelle de 180
pays quant au niveau de corruption ; une corruption active du plus bas au plus
haut de l’échelle sociale. C’est le chauffeur de taxi qui gratifie un policier
de quelques ariarys après avoir été arrêté sous un faux prétexte. C’est aussi
le ministre d’État qui reçoit un « cadeau » de plusieurs milliers d’euros ou de
dollars pour faciliter l’implantation d’une compagnie minière ou forestière.
Les gendarmes ont arrêté la voiture d’un couple
malgache pour qu’ils me déposent à Tuléar. Justin, le mari, est directeur
administratif auprès du ministère de l’Agriculture. Il revenait d’une
inspection sur le contrôle des criquets dans la région. La dernière invasion,
en 1997-2000, n’a pu être maîtrisée qu’au prix de traitements insecticides
hautement toxiques pour les populations sur plus de 4 millions d’hectares. À
l’époque, la FAO (L’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et
l’agriculture) était chargée de juguler ce fléau à des coûts astronomiques.
Depuis, et Jocelyn était très fière de m’en faire part, Madagascar en avait
pris la gestion a des coûts moindres et avec des résultats supérieurs.
Aujourd’hui, selon Jocelyn, le fléau serait définitivement éradiqué.
Ce pays reste pour moi une énigme. Ces deux exemples
n’en sont pas des moindres. D’un côté un flic qui ne se laisse pas corrompre.
De l’autre, une stratégie locale supérieure à une action internationale. Des gouttes
d’eau dans un océan ? Peut-être. Mais des exemples comme ces deux-là, l’un
individuel et l’autre collectif, sont nombreux et très encourageants.
Le plus désolant reste la pauvreté. À chaque visite, ce pays me donne l’impression d’être
encore davantage victime de cet autre fléau, comme si la Grande Île n’en avait
pas déjà plus que sa part. La foule des mendiants est devenue impressionnante ;
une foule composée de femmes en haillon avec des bébés rachitiques accrochés
sur leur hanche, de vieillards immobiles de sexe indéterminé plantés aux coins
des rues avec une main tendue vers une générosité illusoire, des enfants aux
regards éteints plus habitués aux refus qu’à l’offrande. Ces gens vivent sur les
trottoirs, ou plus exactement sur le bord des rues défoncées. Les plus riches
d’entre eux se construisent des abris de feuilles de plastique ou de tissus de
la longueur d’un corps humain afin de s’allonger pour dormir.
Même au creux de cette pauvreté, on ne peut être que
touché par ces sourires permanents, par cette préoccupation constante d’entrer
en relation avec l’autre. Et que dire de la multitude d’enfants qui hèlent l’étranger
avec un grand sourire, parfois gentiment moqueur, mais le plus souvent très
respectueux ?
Les Occidentaux s’étonnent et s’interrogent face à cette misère. Comment se fait-il que les gens ici, tout en vivant dans une telle pauvreté, aient une telle joie et force de vivre ? Inversement, pourquoi ces étrangers fortunés ont-ils perdu cette joie de vivre et se désespèrent-ils alors qu’ils accumulent le superflu en plus de bénéficier de l’essentiel ?
Cette île dispose d’immenses atouts et pourrait être
la Suisse de l’Afrique et se rapprocher des pays riches. Or, elle est
actuellement le 5e pays le plus pauvre du continent, les quatre premiers (comme
le Sud-Soudan) ne bénéficiant pas des mêmes avantages.
Beaucoup d’espoirs reposent sur les épaules du nouveau
président — malgré le bilan désastreux de tous ses prédécesseurs depuis l’indépendance
—, un président dont la confirmation s’effectuera un jour après mon départ. Les
Malgaches sont très résilients par nature et ils seront patients. En outre, si
jamais la situation ne s’améliore pas rapidement, si le quotidien reste insupportable,
ils feront comme ils ont toujours fait : la réalité sera occultée et ils s’en
remettront aux ancêtres et à Dieu.












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