Monday, December 31, 2018

06 - Ilakaka


Le nom de cet endroit était tout prédestiné pour ce qu’il est devenu pendant quelque temps : une « île à caca » perdue au milieu du désert. Sa réputation de trou à rat s’est nettement améliorée, mais pendant longtemps ce lieu est resté sans foi ni loi.

Aujourd’hui, le village s’étend de chaque côté de la célèbre N7. Il est bordé de commerces, de « salles de jeux », et de nombreux comptoirs d’achat et de vente de saphirs. Sa population est issue de toutes les régions de Madagascar où se mélangent pêle-mêle des mineurs, des lépreux, des « hommes d’affaires », beaucoup de mendiants, des prédicateurs protestants et une très grande variété de « demoiselles » pas très farouches.

En 1998, selon la légende, trois cahutes en bois étaient regroupées au bord de la rivière, une des rares dans cette région désertique que traverse la N7. Un Français s’est arrêté et un homme est sorti d’une des cahutes pour lui présenter quelques pierres. Elles étaient toutes sans grande valeur, mais il s’y connaissait suffisamment pour avoir su détecter parmi le lot un très joli saphir. Il s’est immédiatement rendu dans la capitale pour faire l’acquisition d’une concession. Quand il est retourné sur place deux mois plus tard, le bouche-à-oreille avait attiré plus de 2 000 prospecteurs malgaches qui creusaient la terre à la recherche de saphirs. La ruée vers l’or, digne de celle du Klondike, venait de commencer.

Aujourd’hui, le filon s’étire vers l’est sur 120 kilomètres de long et 100 kilomètres de large. Madagascar fournit 40 % de la production mondiale de saphirs. Roses, jaunes, bleues ou violettes, ces pierres sont pour la plupart extraites et vendues dans la clandestinité. Après l’agriculture, ce secteur est le plus gros employeur du pays, avec 500 000 prospecteurs qui font vivre leurs familles, soit près de 2,5 millions de personnes.

Les trous sont creusés à la verticale, à la seule force des bras, jusqu’à 15 ou 20 mètres. La terre provenant de ces galeries souterraines est amenée dans la rivière toute proche où elle sera tamisée laissant ainsi peut-être apparaître quelques grammes de saphir. Beaucoup de femmes et d’enfants sont employés lors de cette phase de tamisage. Plusieurs dizaines de chercheurs meurent étouffés chaque année, en particulier pendant la saison des pluies. Ils se retrouvent ensevelis dans des galeries qui ne sont pas étayées avec des structures en bois.

J’ai fait la connaissance de Mohamad un peu par accident. J’étais débarqué du taxi-brousse et je cherchais quelqu’un pour me faire visiter la mine. J’avais un numéro. J’ai appelé et je suis tombé directement sur lui. Il m’a invité à venir le rejoindre dans son échoppe.

Mohamad est originaire de Guinée. L’année de la découverte de ce filon, le téléphone arabe — presque aussi rapidement que l’internet aujourd’hui — avait propagé la nouvelle de ce nouvel El Dorado jusqu’aux côtes d’Afrique de l’Ouest. Lui et quelques autres Africains du Sénégal, de la Côte d’Ivoire, du Mali et de la Guinée se sont précipités ici. Mohamad s’y connaissait déjà en pierres précieuses. L’Afrique de l’Ouest n’en est pas dépourvue. De plus, il était issu d’une famille relativement aisée et avait bénéficié d’une très bonne éducation et d’une formation sur le tas en pierres précieuses.

Après l’accession de la Guinée à l’indépendance en 1958, son père était devenu le premier commissaire de la nouvelle administration guinéenne alors qu’il se préparait à suivre des études de médecine. Mais le nouveau régime révolutionnaire en avait décidé autrement et son père, instruit et formé dans les écoles coloniales françaises, était devenu un fonctionnaire important de l’État.

Son fils alors tout au début de la vingtaine, informé de la découverte de saphirs à Madagascar, était donc venu s’installer à Tuléar. Tous les jours, pendant plusieurs mois, il faisait en compagnie de quelques autres Africains l’aller-retour jusqu’à Ilakaka, un déplacement de près de huit heures à l’époque. Il passait plus de temps sur la route que sur place. Il achetait des pierres qu’il revendait avec une marge très confortable. Puis des maisons se sont construites et il s’est installé à Ilakaka où il a fini par s’associer avec un Suisse (le seul Occidental installé dans ce village) et internationaliser leur commerce de pierres précieuses.

Pendant que je discutais avec lui, deux hommes sont venus lui proposer une pierre. Il l’a placée entre son pouce et son index, l’a regardée pendant une fraction de seconde à contre-jour et l’a rendue à ses propriétaires. Un peu plus tard, alors que je m’étonnais de la rapidité de son estimation, il m’a dit avec modestie qu’il s’y connaissait quand même « un peu » et que l’on ne pouvait pas lui proposer n’importe quoi. À la manière dont ces deux hommes lui parlaient, j’ai réalisé qu’il était devenu un homme important et respecté.

Ses débuts ici ne furent cependant pas toujours faciles. À l’époque, l’endroit était l’équivalent du vieux Far West où l’on tire d’abord et l’on discute ensuite. Les règlements de compte étaient fréquents ; et plus exactement les exécutions ciblées. Après l’arrivée des premiers Africains, des Thaïlandais, des Indiens, des Pakistanais et des Sri Lankais ont suivi. Ces derniers sont aujourd’hui les plus nombreux et sont issus de la minorité musulmane de cette île. Beaucoup de ces étrangers se promenaient avec des sacs remplis de billets de banque pour acheter des pierres. Ils constituaient des cibles de choix pour des malfrats malgaches attirés eux aussi par l’appât du gain. « Parfois on entendait un ou deux coups de feu très tard le soir », m’a raconté Mohamad. « On savait que quelqu’un venait très probablement d’être exécuté ».

Cela pouvait être aussi un intermédiaire malgache qui décidait de s’éclipser en douce avec une pierre qu’il était chargé de négocier. Son corps était découvert quelques jours plus tard au fond d’un fossé. Pas d’autopsie. Pas d’enquête. Pas de coupable.

Mohamad a gardé un très mauvais souvenir de la façon dont lui et ses coreligionnaires africains étaient traités à cette époque. Il ne parlait pas encore très bien la langue et ne comprenait pas toutes les expressions. Un jour, il a fini par comprendre. Il a surtout compris que les Malgaches se vantaient de vendre les pierres à des « singes » et des « chiens ». Un de ses amis, un Peul sénégalais, a entendu parler de la façon dont on les traitait et a pris les choses en main. « Il était plus grand que toi et trois fois plus large », m’a-t-il précisé avec un petit sourire en coin. « Il a saisi un de ces Malgaches d’une main par le cou, l’a soulevé à un mètre du sol, et lui a dit que si lui ou un seul autre de ses compatriotes les traitait encore une seule fois ainsi, lui et ses amis africains en tueraient quelques-uns ». La menace s’est rapidement propagée. Les insultes ont cessé.

Si Mohamad n’éprouve pas de sympathie particulière vis-à-vis des Malgaches, Aziss, le guide qui m’a accompagné pour la visite de la mine n’en a pas davantage pour les membres des ethnies malgaches autres que la sienne ni des femmes malgaches mariées à des Vahaza. À ses yeux, les pires des Malgaches sont les Bara, l’ethnie dominante dans cette région et dont l’un d’entre eux, Jocelyn, m’avait servi de guide dans le parc d’Isalo.
 – As-tu déjà entendu parler des Dahalo, m’a demandé Aziss.
 – Oui, ai-je répondu, ils sont accusés d’être des voleurs de zébus.
 – Pas seulement de zébus, s’est-il empressé d’ajouter avec une pointe de colère. Ils volent tout et tout le monde. Ce sont les plus mauvaises personnes parmi tous les Malgaches.
 – Et quels sont les meilleurs Aziss ?
 – Les meilleurs ? Les meilleurs sont les Betsileo.
Hasard extraordinaire, Aziss est Betsileo.

Il est arrivé ici en 2002 avec deux de ses frères. En 2006, après avoir creusé pendant quatre ans pour ne trouver que des poussières de saphir, son grand frère s’est fait ensevelir vivant dans une galerie latérale. Ce jour-là, Aziss a cessé de creuser et s’est fait engager comme gardien de sécurité auprès de Mohamad et son associé. Son autre frère a aussi tôt suivi son exemple et s’est mis au service d’un Sri Lankais.

– Aziss, est-ce que tu penses avoir pris la bonne décision en venant ici pour faire fortune ?
À la façon dont il m’a regardé et du temps qu’il a pris pour me répondre, je pense qu’il s’était souvent posé la question.
– C’est difficile de répondre à cette question. Bien sûr, il y a eu beaucoup de malheurs et de difficultés. Mais il y a eu aussi beaucoup de bien.
Je n’ai pas insisté et j’ai laissé le silence s’installer.

En plus de ne pas avoir beaucoup d’affinité avec les Bara, Aziss n’éprouve pas non plus une grande sympathie vis-à-vis des Sri Lankais.
– Ils sont très malins, m’a-t-il confié un peu plus tard sur le chemin du retour parsemé de chaque côté de trous abandonnés depuis longtemps.
– Par exemple, quelqu’un trouve un très gros saphir. Il le propose à un Sri Lankais. Immédiatement, avant même de négocier, le Sri Lankais va lui offrir un 4x4 en « cadeau » et il va l’inviter dans un restaurant, le faire boire et le mettre en relation avec une fille. Après quelques jours à sympathiser ainsi, ils commencent à négocier. Ils vont finir par tomber d’accord pour une somme importante. Or la pierre est d’une valeur beaucoup plus grande, parfois près du double. Les Malgaches sont toujours perdants. De plus, maintenant les Chinois sont arrivés et ils traitent directement avec le gouvernement. Tu as une concession. Tu commences à trouver quelques saphirs. Quelques jours plus tard, un Chinois arrive avec un fonctionnaire et le fonctionnaire te dit que cette concession appartient au Chinois. Lui, il a des papiers en règle et toi tu n’en as pas. Qu’est-ce que tu peux faire ?

J’ai demandé à Aziss s’il pensait que la situation à Mada allait s’améliorer avec le nouveau président.
– Le nouveau président ? Il m’a regardé comme si je débarquais de la planète Pluton.
– Tu connais les Merina ?
– Euh… Oui Assiz, un peu. J’en ai entendu un peu parler.
Les Merina sont l’ethnie dominante de Mada. Les deux candidats à la présidentielle étaient des Mérina.
– Penses-tu vraiment que les choses peuvent changer ?
– Je ne sais pas Assiz. Je ne sais vraiment pas.

Pour terminer cette longue conversation, il ne restait plus qu’à parler des femmes malgaches mariées à des Vahaza. Un sujet de conversation quasi inépuisable à Mada. Assiz s’est donc chargé de parfaire mon éducation.

– Toi par exemple, tu es Vahaza. Tu te maries avec une femme malgache. Eh bien elle va te changer.
– Changer ? Changer comment Assiz ?
– Je te donne un exemple. Avant, le propriétaire suisse et Mohamad, ils étaient très gentils (sous-entendre peut-être ici le mot « généreux »). Après qu’ils se soient mis avec des femmes malgaches, ils ne sont plus gentils comme avant.
– Mais comment font-elles Assiz ?
– C’est simple. Elles te donnent des conseils. Elles te disent que tu dois faire comme-ci et comme-ça. Par exemple, combien tu dois vraiment payer pour telle chose, comment tu dois traiter les Malgaches. Ce que tu dois acheter, ne pas acheter. Alors toi tu les écoutes et tu finis par changer dans ta tête. Mais elles, elles ne sont intéressées que par ton argent. Tu comprends ?
– Oui Assiz. Je comprends.

Dernière petite anecdote. Le taxi-brousse qui m’amenait au Parc d’Isalo s’était arrêté deux jours plus tôt à Ilakaka pendant une trentaine de minutes afin que les passagers puissent déjeuner. J’étais le seul Vahaza. J’attendais à l’extérieur de la gargote, assis sur un banc à l’ombre. Une gamine en haillon d’une douzaine d’années s’est approchée et m’a tendu sa main gauche en marmonnant « monnaie ». Malgré son aire misérable, l’éclat de ses yeux en amandes dénotait une certaine intelligence. Elle me fixait et n’a pas ajouté un mot. Puis, dans un geste théâtral, elle a lentement ramené son bras droit à la hauteur de mon visage. Il était amputé au-dessus du coude. Le moignon à l’air libre était placé sous mes yeux.

Elle a continué à me fixer sans un mot. Je n’ai pas baissé le regard. Elle a fini par baisser le sien en riant aux éclats. Puis elle s’est collée contre moi. Elle m’a caressé les poils des deux avant-bras avec sa main valide. Les Malgaches sont dépourvus de cette pilosité. Le chauffeur est arrivé. J’ai gentiment repoussé la gamine et je suis monté dans le taxi-brousse. Elle est immédiatement venue se mettre de l’autre côté de la vitre en me montrant son bras amputé. J’avais très hâte de quitter Ilakaka. Le taxi-brousse s’est lentement éloigné vers le nord.

Saturday, December 29, 2018

05 - L'Isalo



Surnommé le « Colorado malgache », le Parc national de l’Isalo est le plus grand parc de la partie sud de Madagascar. C’est le site touristique le plus plébiscité des touristes à travers la Grande île ; et ils y sont nombreux, même en cette saison qui est la saison morte pour Mada. Ce parc se situe entre Tuléar et Fianarantsoa, au nord de la N7.

C’est un massif rocheux naturel avec un relief très particulier qui n’est pas sans rappeler le grand Ouest américain. L’Isalo alterne paysages désertiques et canyons verdoyants. On y dénombre plus d’une centaine d’espèces médicinales et de bois de construction pour les meubles et travaux artisanaux. On y trouve également une faune bien spécifique de la région, mais aussi de nombreux lémuriens. Le parc compte également de nombreuses espèces d’oiseaux dont 70 % sont endémiques comme le merle de roche de Benson qu’on ne trouve que dans l’Isalo.

Jocelyn est guide depuis une demi-douzaine d’années et c’est lui qui m’a guidé pendant deux jours dans ce parc. Avant de commencer sa formation, il a d’abord dû résider pendant trois ans dans le village de Ranohira près du parc. En plus de suivre des cours de botanique, de langue, de secourisme et d’orientation, il a dû apprendre sur le terrain en travaillant comme porteur, cuisinier et pisteur auprès de guides plus anciens. Finalement, après avoir passé son examen, il a obtenu son badge de guide officiel. Cinq longues années de sacrifices récompensées par un salaire nettement au-dessus de la moyenne nationale.

Jocelyn est issu de l’ethnie bara, l’ethnie majoritaire de cette partie de Madagascar qui a la triste réputation d’être ces fameux voleurs de zébus (appelés Dahalo) qui défraient régulièrement la chronique des faits divers de la Grande Île.
 – C’est un honneur pour un Bara, m’a expliqué Jocelyn, de voler des zébus. Il peut ainsi devenir riche pour pouvoir se marier.

Mais ce ne sont pas tous les Bara qui sont voleurs de zébus, bien que presque tous les voleurs de zébus soient majoritairement Bara et Antandroy. Le problème revêt une grande importance, car un zébu coûte près d’une année de salaire à un paysan. Au cours des cinq dernières années, cette violence organisée, transformée au cours des ans en grand banditisme, s’est soldée par trois mille victimes parmi les Dahalo, mille chez des villageois et une centaine dans les forces de l’ordre. Les routes ne sont plus sures dans le Sud et les taxis-brousse évitent de circuler la nuit.

Phasmes s'accouplant. La femelle
est au centre et le mâle à gauche.
Pour essayer d’adoucir cette triste réputation de son ethnie, Jocelyn m’a néanmoins expliqué qu’il existait deux sortes de Bara : les « Bara civilisés », dont il est très fier de faire partie, et les « Bara sauvages » parmi lesquelles on retrouve les voleurs de zébus. La différence entre les deux ? Très simple selon Jocelyn. Les premiers sont allés à l’école et vivent dans des centres urbains, comme ici dans le village de Ranohira. Quant aux autres, ils sont analphabètes et vivent dans des villages isolés au milieu de la brousse.
 – Est-ce que tous les Bara sauvages veulent devenir civilisés, ai-je demandé à Jocelyn ?
 – Bien sûr, m’a-t-il répondu, ainsi ils peuvent aller à l’école et être moins bêtes.

Les Bara pratiquent également la polygamie et peuvent épouser jusqu’à cinq femmes. J’ai demandé à Jocelyn, pourquoi les Bara pratiquaient la polygamie alors qu’ils s’étaient presque tous convertis au christianisme qui, contrairement à l’islam, ne reconnait pas la polygamie.
 – Ça dépend, m’a-t-il répondu. Si tu es riche et civilisé, tu peux être polygame.
Ah bon !

Nous sommes partis à 6 h 30 pour un circuit d’un peu moins de vingt kilomètres. Je n’avais pas d’autre choix que de prendre un guide. C’est obligatoire pour visiter les parcs à Madagascar en plus de devoir payer le prix d’entrée d’environ 15 € (alors qu’il n’est que de 0,50 € pour les Malgaches). C’est le double pour le guide. Tout ça sur une base quotidienne. Je comptais partir deux ou trois jours de rando dans le parc. Il aurait fallu que j’ajoute la location du matériel de camping, la nourriture, avec l’obligation d’engager un porteur et un cuisinier. J’ai réduit mes ambitions à une journée. Je suis quand même allé la veille faire une petite balade dans un parc privé en après-midi, toujours en compagnie de Jocelyn, pour un prix négocié nettement plus avantageux.

Sépulture bara
Au cours de notre rando, Jocelyn m’a signalé plusieurs endroits dans les rochers où les Bara enterrent leurs morts, comme l’avaient fait les Sakalava avant d’être chassés de la région par les Bara. Les Malgaches vouent un grand respect à leurs ancêtres, considérés comme des demi-dieux dotés de sagesse et de pouvoirs, et beaucoup pratiquent encore la coutume du retournement des morts (famadihana). Cette tradition a été autorisée à se poursuivre après que l’Isalo soit devenu parc national en 1962.

Cigale
Les Bara enterrent le défunt d’abord dans une grotte peu élevée qu’ils murent par un amas de pierres. Quelques années plus tard (généralement de 3 à 5 ans), et en fonction aussi de leurs moyens financiers, ils procèdent à l’exhumation du mort et renouvellent son linceul. Puis ils placent la dépouille cette fois dans une grotte plus élevée, moins accessible et la murent définitivement.

Boa fouillant un nid
J’ai pu éviter le coût du transport aller-retour jusqu’au parc que l’on m’avait pourtant fortement conseillé. La distance est de moins de cinq kilomètres pour atteindre le parc. Jocelyn aurait préféré y aller en voiture. Il m’a tellement fatigué sur le chemin du retour pour prendre une voiture pour rentrer que je lui ai gentiment conseillé de me laisser rentrer seul. Il a un peu hésité à cause de sa responsabilité au cas où je me perdrais, mais je lui ai expliqué que j’avais l’habitude de randonner seul et que je n’aurais aucun souci pour trouver mon chemin. Il m’a donc quitté après le piquenique que nous avons pris à l’intérieur du parc.

J’ai pu tranquillement rentrer seul à travers la campagne en traversant un village à moitié endormi où les enfants sont accourus pour venir me saluer. J’ai surpris leurs mères un peu plus loin en traversant la rivière dans laquelle certaines étaient affairer à la lessive alors que d’autres faisaient leur toilette.


















Thursday, December 27, 2018

04 - Nosy Ve



Il existe une petite île en face d’Anakao du nom de Nosy Ve ; une petite île dont le nom ne doit pas être confondu avec celui de Nosy Be, une île à l’extrême nord de Madagascar. Cette dernière, mondialement connue, constitue une destination touristique populaire. Ce n’est pas encore le cas de Nosy Ve.

Des trafiquants d’esclaves, des commerçants arabes et des pirates ont séjourné sur cette île pendant des siècles. À la fin du 19e, la France y délégua son Résident, car un roi local refusait de signer avec le commandant de la marine française une réglementation de la traire d’esclaves. Il est encore possible d’apercevoir des vestiges de ces nombreux passages, avec entre autres les bassins de collecte d’eau de pluie de la Résidence française. En effet, l’île ne dispose d’aucune source et rend toute présence permanente difficile.

Ce récif corallien brulé par le soleil, d’environ 4,5 km de long et 1,8 de large, est également surnommé « l’île aux oiseaux » avec comme particularité d’abriter une colonie d’oiseaux endémiques, notamment constitués de « paille-en-queue » dont la queue est composée de deux plûmes fines et rouge. On peut observer les nidifications à même le sable sous les buissons.

J’ai loué une pirogue à voile pour aller y passer quelques heures et y déjeuner. Le piroguier et son collègue m’ont embarqué de bonne heure le matin juste devant l’hôtel et nous avons accosté sur l’île moins d’une heure plus tard. La voile a été descendue sur le rivage pour servir d’abri et provisoirement de nappe pour le repas que ces deux pêcheurs vezo ont préparé pendant que je partais explorer l’île de long en large.

À mon retour, le repas était prêt. Il était composé d’un mérou grillé, de deux poissons plus petits cuits dans un délicieux bouillon ; le tout accompagné de riz blanc. Nous sommes rentrés après une petite sieste et j’ai pu de nouveau être admiratif de la façon dont ces pêcheurs vezo manient leurs pirogues à voiles.

Les Vezos sont parfois appelés les « nomades de la mer ». Ils occupaient autrefois toute la côte ouest de Madagascar et vivaient essentiellement de la pêche. Ils partaient très loin de leurs villages et bivouaquaient dans les dunes en utilisant la voile carrée de leurs pirogues à balancier comme toile de tente. Un Vezo sans pirogue ne peut rien faire... dit le proverbe malgache : « Vezo nenga-daka, tsy misy raha vitany ». Aujourd’hui ils sont principalement localisés autour de la ville de Tuléar. Largement sédentarisés, ils ne s’aventurent plus aussi souvent en mer pendant plusieurs jours.

La connaissance des vents et des courants est comme innée chez eux. J’en ai eu un bon exemple le jour de Noël. Quelques touristes français débarqués sur la plage en matinée essayaient avec beaucoup de difficultés de faire décoller un cerf-volant. Des enfants vezo insistaient pour essayer. J’ai entendu un des touristes craindre qu’ils ne cassent l’engin. Mais après plusieurs essais infructueux, ils ont fini par leur passer les commandes. Le cerf-volant ne s’est plus posé pendant près d’une heure. Ils se le passaient de l’un à l’autre en faisant des pirouettes avec les deux poignées de direction. Ils le tenaient suspendu à quelques centimètres du sol, puis le renvoyaient à la verticale vers le ciel avant de le faire redescendre et raser les vagues et le sable. Magique !

J’ai parlé avec un Vezo qui m’a dit que son père était militaire dans l’armée française et qu’il avait fait la guerre d’Algérie. Après l’indépendance, il avait eu la possibilité d’intégrer la nouvelle armée malgache et de monter en grade. Mais il avait préféré démissionner en bénéficiant d’un petit pécule qui lui avait permis de construire une petite maison que son fils ainé continuait d’habiter. Il avait pu également toucher une petite retraite de l’armée française qui avait permis à toute sa famille de vivre confortablement.


Tuesday, December 25, 2018

03 - Noël


J’avais demandé au père Placide à quelle heure était la messe de minuit. C’était prévu pour 19 h. Le jour venu, sur l’île de Nosy Ve, j’ai rencontré Simon, le fils du propriétaire d’une gargote qui m’a proposé de venir chez son père en soirée pour déguster des cigales de mer qu’il venait de pêcher. Je suis resté vague sur mes intentions prétextant la messe de minuit. Il est venu me relancer en fin d’après-midi à l’hôtel. Je l’ai alors suivi pour discuter du prix et nous sommes tombés d’accord pour l’équivalent de six euros pour trois cigales avec accompagnement et dessert. Les cigales étaient dans des cages émergées à quelques mètres du bord de plage. Messe de minuit oblige, j’ai demandé que le repas soit prêt pour 18 h.

Le repas a pris un peu plus de temps que prévu et, à 19 h 15, je suis arrivé devant la petite église plantée dans le sable. J’étais seul dans l’obscurité la plus totale. Et je le suis resté jusqu’à 20 h. Trois femmes âgées sont enfin arrivées habillées de très jolies robes, suivies par d’autres, accompagnées d’enfants, tous tout aussi joliment habillés les uns que les autres. En trente minutes le devant de l’église s’est rempli de monde. Quant à l’église, elle était toujours fermée et aucune lumière ne s’était encore allumée à l’intérieur pas plus qu’à l’extérieur. Elle a fini par briller faiblement à travers la porte aux alentours de 21 h, mais la porte restait hermétiquement close. Le temps est élastique à Mada. Un bus qui doit partir à 9 h ne partira que lorsqu’il sera plein. Ça peut donc être 11 h, mais ça peut tout aussi bien être trente minutes plus tôt. Je ne me voyais pas attendre jusqu’à minuit. Je suis rentré me coucher.

Le lendemain, après le petit déjeuner, je suis allé me promener du côté de l’église. Et là, oh surprise ! la messe de Noël s’apprêtait à commencer. L’église était pleine à craquer et plusieurs personnes étaient même restées à l’extérieur faute de places. Quand je me suis présenté à l’entrée pour jeter un œil à l’intérieur, une sœur est rapidement venue me proposer de la suivre afin de me placer au premier rang « juste devant le prêtre », a-t-elle précisé.

J’étais le seul Blanc et je ne voulais pas que l’on me remarque plus que nécessaire. Déjà que moi, le « riche » vazaha, je déteignais dans mes habits de touriste misérable au milieu de cette foule de gens pauvres et revêtus de leurs plus beaux habits. Je ne voulais donc n’y être trop remarqué ni surtout dérangé et je lui ai dit que je préférais rester à l’arrière. Le dérangement fut pire. Un homme est arrivé quelques instants plus tard. Il s’est dirigé vers un banc rudimentaire composé d’une planche et sur lequel était assise une douzaine de personnes. Il leur a demandé de se lever. Et il est venu installer ce banc de fortune à l’arrière pour que je puisse m’assoir. J’étais tellement gêné que je ne savais plus trop si je devais m’assoir ou partir. Le choix s’est fait par défaut. La musique a retenti et la messe a commencé.

Une longue procession de femmes habillées de blanc est entrée juste derrière moi par la porte principale en chantant et en se balançant en cadence. Dans une synchronisation parfaite, elles accompagnaient leur progression en levant les bras vers le ciel tantôt d’un côté et tantôt de l’autre au rythme de leur chant. Toute l’assistance a repris le refrain pendant qu’elles continuaient de cheminer lentement et toujours avec la même cadence vers l’hôtel. Elles étaient suivies par de très jeunes enfants de chœur. Le prêtre fermait la marche. Les chants se sont poursuivis pendant de longues minutes. Toutes ces voies n’en formaient plus qu’une. Une voie profonde et légère qui s’élevait comme un cerf-volant multicolore vers le ciel. C’était tellement émouvant que j’ai été parcouru de frissons. Il m’arrive parfois d’être tellement émerveillé par de tels moments de grâce et de beauté que j’en viens presque à croire en Dieu.

Sunday, December 23, 2018

02 - Anakao


Le vazaha qui m’avait suggéré d’aller passer quelques jours à Mahafaty m’avait déconseillé d’aller à Anakao, un autre village côtier situé à une trentaine de kilomètres au sud de Tuléar, dans la direction opposée à celle de Mahafaty. Ancien légionnaire, Thierry trouvait que ce village manquait d’animation et de demoiselles faciles. Freddy, un Flamand rencontré deux jours plus tard, installé ici depuis une vingtaine d’années et marié à une Malgache, m’avait lui aussi déconseillé d’aller à Anakao. La raison qu’il invoquait — et comme partout ailleurs pour les anciens routards — était que « c’était mieux avant ». Je ne suis pas nostalgique, encore moins de ce que je n’ai pas connu. J’y suis donc allé.

Le moyen le plus pratique pour rejoindre ce village vezo est de prendre un des deux bateaux qui fait quotidiennement la navette depuis Tuléar. L’embarquement depuis la plage s’effectue à l’aide de charrettes à zébu dont les conducteurs — des enfants pour la plupart — se disputent le privilège d’embarquer les touristes.

Ces conducteurs sont rémunérés par la compagnie de transport, mais ils quémandent avec insistantes « larzan » (argent) et « kado ». Certains touristes, fraichement débarqués en ville, peu informés des pratiques locales, très sensibles à la misère du monde et apitoyés par les lamentations de ces enfants qui se plaignent d’avoir le ventre vide, n’hésitent pas à leur remettre des pourboires de 10 000 ariarys (environ 2,50 €). Or, selon la Banque mondiale, 75 % des 25 millions d’habitants vivent avec moins de deux dollars par jour. Ce pourboire dépasse donc largement le salaire moyen d’un journalier et contribue en partie à attirer vers les villes des miséreux en quête d’argent facile à gagner auprès des touristes.

J’ai rencontré un prêtre catholique, le père Placide, sur le bateau qui m’amenait à Anakao. Il s’est informé pour savoir où j’allais loger. La plupart des touristes arrivent ici avec une réservation. C’est rarement mon cas. Il m’a donc suggéré de descendre « Chez Émile », très certainement le moins cher des hébergements de l’endroit. Le bungalow est rudimentaire. Le matelas n’est pas très épais. La « douche » est constituée de deux seaux d’eau qu’Alphonse, le gardien du lieu, m’apporte quotidiennement. Je préfère ne pas parler des toilettes. Mais je suis isolé au milieu des dunes à l’écart des habitations et j’ai la paix.


Le père Placide est installé dans ce village depuis une vingtaine d’années. En fait, le village d’Anakao est divisé en deux. Le long du littoral se trouve le village des pêcheurs vezo. Et juste derrière, à l’intérieur des terres, se situe un village d’agriculteurs et d’éleveurs tanala. La majorité des habitants d’Anakao sont catholiques, mais le père Placide a fort affaire avec la croissance exponentielle des sectes. C’est un phénomène qui n’est pas propre à Madagascar. Presque tous les pays catholiques du sud (et pas seulement) sont confrontés à l’émergence de ces sectes, certaines d’obédiences chrétiennes et d’autres menées par des prédicateurs charismatiques et plus intéressés par leurs propres intérêts financiers et matériels que par Dieu et leurs fidèles.
 
Le village est envahi par le sable que le peu de végétation ne peut contenir. Le vent se lève en fin de matinée et charrie des nuages de ce sable brulant qui s’infiltre jusqu’à l’intérieur des maisons. Il rend la marche difficile et forme des dunes instables sur le pourtour du village. Les habitations sont séparées par des allées de branchages plantées dans le sol et qui forment un labyrinthe complexe de ruelles dont plusieurs finissent en cul-de-sac.

Les fady (tabous) et les interdits sont encore respectés. Les cases traditionnelles des pêcheurs sont visibles au sud du village, ponctuées de quelques fondations modernes. À la fin de la piste s’étend un grand cimetière vezo. Les ancêtres tiennent une place importante dans la vie des habitants, comme partout à Madagascar. Dans le cimetière, une tombe de 30 m de long sur 6 m de large se démarque particulièrement.

Le manque d’eau constitue le principal problème du village. Il existe bien de l’eau dans le sous-sol que les habitants puisent dans des puits rudimentaires, mais cette eau est saumâtre, un mélange d’eau douce et d’eau de mer, et pas très propre à la consommation. Les hôtels et quelques habitants un peu plus fortunés utilisent de l’eau que des pirogues à voile vont chercher quotidiennement un peu plus au nord sur la côte, du côté de Saint-Augustin, et qu’ils transportent dans des bidons en plastique d’une vingtaine de litres qui se monnayent à environ 10 centimes par bidon.

Les habitants les plus pauvres n’ont pas les moyens de payer cette eau et doivent se contenter d’eau saumâtre. Ils pourraient se construire des citernes et récolter l’eau de pluie, très rare dans cette région, sauf pendant la saison des pluies qui s’étend pendant les trois premiers mois de l’année, mais ça demande un minimum de planification, de temps et d’investissement. Toutefois, ici comme partout ailleurs à Madagascar, les gens vivent au jour le jour.

Il existe bien un système d’acheminement d’eau de source en provenance de collines situées à plusieurs kilomètres à l’est, mais le système ne fonctionne que pendant les campagnes électorales locales. Avant et après, les pompes tombent mystérieusement en panne. Le père Placide, par l’entremise du diocèse de Tuléar, a proposé au gouvernement de prendre en charge cette canalisation, d’en assurer le coût, l’entretien et la distribution aux habitants. La demande a été formulée auprès des élus et de l’administration depuis maintenant cinq ans. Malgré les nombreuses relances, la réponse se fait toujours attendre.

Les pêcheurs étaient dernièrement très mécontents. Quatre navires de pêche taïwanais sont venus s’installer dans les zones poissonneuses au large de la côte pendant plusieurs semaines. Un autre bâtiment beaucoup plus grand et conçu pour le traitement et la conservation des produits de la pêche les accompagnait. Ils ont surexploité les fonds marins jusqu’aux quasi-épuisements, puis ils sont repartis les cales remplies de poissons et de fruits de mer.

Ils ont pêché à l’intérieur de la zone économique exclusive (ZEE) de Madagascar sur laquelle le pays exerce ses droits souverains en matière d’exploitation et d’usage des ressources. Des droits de pêche peuvent être octroyés, mais ils ne sont pas facilement accordés aux étrangers. Le père Placide, qui m’a invité à venir partager son dîner le lendemain de mon arrivée à Anakao, ignore par quel miracle ces navires ont obtenu les autorisations nécessaires. Mais personne à Anakao n’ignore le nom du ministre chargé d’octroyer ces autorisations.



08 - Retour à Tuléar

Je suis rentré à Tuléar pour y passer la fin de semaine avant mon départ de Mada. La distance est d’un peu moins de 30 km de...