Sunday, December 23, 2018

02 - Anakao


Le vazaha qui m’avait suggéré d’aller passer quelques jours à Mahafaty m’avait déconseillé d’aller à Anakao, un autre village côtier situé à une trentaine de kilomètres au sud de Tuléar, dans la direction opposée à celle de Mahafaty. Ancien légionnaire, Thierry trouvait que ce village manquait d’animation et de demoiselles faciles. Freddy, un Flamand rencontré deux jours plus tard, installé ici depuis une vingtaine d’années et marié à une Malgache, m’avait lui aussi déconseillé d’aller à Anakao. La raison qu’il invoquait — et comme partout ailleurs pour les anciens routards — était que « c’était mieux avant ». Je ne suis pas nostalgique, encore moins de ce que je n’ai pas connu. J’y suis donc allé.

Le moyen le plus pratique pour rejoindre ce village vezo est de prendre un des deux bateaux qui fait quotidiennement la navette depuis Tuléar. L’embarquement depuis la plage s’effectue à l’aide de charrettes à zébu dont les conducteurs — des enfants pour la plupart — se disputent le privilège d’embarquer les touristes.

Ces conducteurs sont rémunérés par la compagnie de transport, mais ils quémandent avec insistantes « larzan » (argent) et « kado ». Certains touristes, fraichement débarqués en ville, peu informés des pratiques locales, très sensibles à la misère du monde et apitoyés par les lamentations de ces enfants qui se plaignent d’avoir le ventre vide, n’hésitent pas à leur remettre des pourboires de 10 000 ariarys (environ 2,50 €). Or, selon la Banque mondiale, 75 % des 25 millions d’habitants vivent avec moins de deux dollars par jour. Ce pourboire dépasse donc largement le salaire moyen d’un journalier et contribue en partie à attirer vers les villes des miséreux en quête d’argent facile à gagner auprès des touristes.

J’ai rencontré un prêtre catholique, le père Placide, sur le bateau qui m’amenait à Anakao. Il s’est informé pour savoir où j’allais loger. La plupart des touristes arrivent ici avec une réservation. C’est rarement mon cas. Il m’a donc suggéré de descendre « Chez Émile », très certainement le moins cher des hébergements de l’endroit. Le bungalow est rudimentaire. Le matelas n’est pas très épais. La « douche » est constituée de deux seaux d’eau qu’Alphonse, le gardien du lieu, m’apporte quotidiennement. Je préfère ne pas parler des toilettes. Mais je suis isolé au milieu des dunes à l’écart des habitations et j’ai la paix.


Le père Placide est installé dans ce village depuis une vingtaine d’années. En fait, le village d’Anakao est divisé en deux. Le long du littoral se trouve le village des pêcheurs vezo. Et juste derrière, à l’intérieur des terres, se situe un village d’agriculteurs et d’éleveurs tanala. La majorité des habitants d’Anakao sont catholiques, mais le père Placide a fort affaire avec la croissance exponentielle des sectes. C’est un phénomène qui n’est pas propre à Madagascar. Presque tous les pays catholiques du sud (et pas seulement) sont confrontés à l’émergence de ces sectes, certaines d’obédiences chrétiennes et d’autres menées par des prédicateurs charismatiques et plus intéressés par leurs propres intérêts financiers et matériels que par Dieu et leurs fidèles.
 
Le village est envahi par le sable que le peu de végétation ne peut contenir. Le vent se lève en fin de matinée et charrie des nuages de ce sable brulant qui s’infiltre jusqu’à l’intérieur des maisons. Il rend la marche difficile et forme des dunes instables sur le pourtour du village. Les habitations sont séparées par des allées de branchages plantées dans le sol et qui forment un labyrinthe complexe de ruelles dont plusieurs finissent en cul-de-sac.

Les fady (tabous) et les interdits sont encore respectés. Les cases traditionnelles des pêcheurs sont visibles au sud du village, ponctuées de quelques fondations modernes. À la fin de la piste s’étend un grand cimetière vezo. Les ancêtres tiennent une place importante dans la vie des habitants, comme partout à Madagascar. Dans le cimetière, une tombe de 30 m de long sur 6 m de large se démarque particulièrement.

Le manque d’eau constitue le principal problème du village. Il existe bien de l’eau dans le sous-sol que les habitants puisent dans des puits rudimentaires, mais cette eau est saumâtre, un mélange d’eau douce et d’eau de mer, et pas très propre à la consommation. Les hôtels et quelques habitants un peu plus fortunés utilisent de l’eau que des pirogues à voile vont chercher quotidiennement un peu plus au nord sur la côte, du côté de Saint-Augustin, et qu’ils transportent dans des bidons en plastique d’une vingtaine de litres qui se monnayent à environ 10 centimes par bidon.

Les habitants les plus pauvres n’ont pas les moyens de payer cette eau et doivent se contenter d’eau saumâtre. Ils pourraient se construire des citernes et récolter l’eau de pluie, très rare dans cette région, sauf pendant la saison des pluies qui s’étend pendant les trois premiers mois de l’année, mais ça demande un minimum de planification, de temps et d’investissement. Toutefois, ici comme partout ailleurs à Madagascar, les gens vivent au jour le jour.

Il existe bien un système d’acheminement d’eau de source en provenance de collines situées à plusieurs kilomètres à l’est, mais le système ne fonctionne que pendant les campagnes électorales locales. Avant et après, les pompes tombent mystérieusement en panne. Le père Placide, par l’entremise du diocèse de Tuléar, a proposé au gouvernement de prendre en charge cette canalisation, d’en assurer le coût, l’entretien et la distribution aux habitants. La demande a été formulée auprès des élus et de l’administration depuis maintenant cinq ans. Malgré les nombreuses relances, la réponse se fait toujours attendre.

Les pêcheurs étaient dernièrement très mécontents. Quatre navires de pêche taïwanais sont venus s’installer dans les zones poissonneuses au large de la côte pendant plusieurs semaines. Un autre bâtiment beaucoup plus grand et conçu pour le traitement et la conservation des produits de la pêche les accompagnait. Ils ont surexploité les fonds marins jusqu’aux quasi-épuisements, puis ils sont repartis les cales remplies de poissons et de fruits de mer.

Ils ont pêché à l’intérieur de la zone économique exclusive (ZEE) de Madagascar sur laquelle le pays exerce ses droits souverains en matière d’exploitation et d’usage des ressources. Des droits de pêche peuvent être octroyés, mais ils ne sont pas facilement accordés aux étrangers. Le père Placide, qui m’a invité à venir partager son dîner le lendemain de mon arrivée à Anakao, ignore par quel miracle ces navires ont obtenu les autorisations nécessaires. Mais personne à Anakao n’ignore le nom du ministre chargé d’octroyer ces autorisations.



No comments:

Post a Comment

08 - Retour à Tuléar

Je suis rentré à Tuléar pour y passer la fin de semaine avant mon départ de Mada. La distance est d’un peu moins de 30 km de...