Le vazaha qui m’avait suggéré d’aller passer quelques jours à
Mahafaty m’avait déconseillé
d’aller à Anakao, un autre village
côtier situé à une trentaine de kilomètres au sud de Tuléar, dans la direction opposée
à celle de Mahafaty. Ancien légionnaire, Thierry trouvait que ce village
manquait d’animation et de demoiselles faciles. Freddy, un Flamand rencontré deux jours plus tard, installé ici depuis
une vingtaine d’années et marié à une Malgache, m’avait lui aussi déconseillé
d’aller à Anakao. La raison qu’il invoquait — et comme partout ailleurs pour
les anciens routards — était que « c’était mieux avant ». Je ne suis pas
nostalgique, encore moins de ce que je n’ai pas connu. J’y suis donc allé.
Le moyen le plus pratique pour rejoindre ce village vezo est de prendre un des deux bateaux
qui fait quotidiennement la navette depuis Tuléar. L’embarquement depuis la
plage s’effectue à l’aide de charrettes à zébu dont les conducteurs — des
enfants pour la plupart — se disputent le privilège d’embarquer les touristes.
Ces conducteurs sont rémunérés par la compagnie de
transport, mais ils quémandent avec insistantes « larzan » (argent) et « kado ».
Certains touristes, fraichement débarqués en ville, peu informés des pratiques
locales, très sensibles à la misère du monde et apitoyés par les lamentations de
ces enfants qui se plaignent d’avoir le ventre vide, n’hésitent pas à leur
remettre des pourboires de 10 000 ariarys (environ 2,50 €). Or, selon
la Banque mondiale, 75 % des 25 millions d’habitants vivent avec moins de deux dollars
par jour. Ce pourboire dépasse donc largement le salaire moyen d’un journalier
et contribue en partie à attirer vers les villes des miséreux en quête d’argent
facile à gagner auprès des touristes.
J’ai rencontré un prêtre catholique, le père Placide, sur
le bateau qui m’amenait à Anakao. Il s’est informé pour savoir où j’allais loger.
La plupart des touristes arrivent ici avec une réservation. C’est rarement mon
cas. Il m’a donc suggéré de descendre « Chez Émile », très certainement le
moins cher des hébergements de l’endroit. Le bungalow est rudimentaire. Le
matelas n’est pas très épais. La « douche » est constituée de deux seaux d’eau
qu’Alphonse, le gardien du lieu, m’apporte quotidiennement. Je préfère ne pas
parler des toilettes. Mais je suis isolé au milieu des dunes à l’écart des
habitations et j’ai la paix.
Le père Placide est installé dans ce village depuis une
vingtaine d’années. En fait, le village d’Anakao est divisé en deux. Le long du
littoral se trouve le village des pêcheurs vezo.
Et juste derrière, à l’intérieur des terres, se situe un village d’agriculteurs
et d’éleveurs tanala. La majorité des
habitants d’Anakao sont catholiques, mais le père Placide a fort affaire avec
la croissance exponentielle des sectes. C’est un phénomène qui n’est pas propre
à Madagascar. Presque tous les pays catholiques du sud (et pas seulement) sont
confrontés à l’émergence de ces sectes, certaines d’obédiences chrétiennes et
d’autres menées par des prédicateurs charismatiques et plus intéressés par leurs
propres intérêts financiers et matériels que par Dieu et leurs fidèles.
Le village est envahi par le sable que le peu de
végétation ne peut contenir. Le vent se lève en fin de matinée et charrie des
nuages de ce sable brulant qui s’infiltre jusqu’à l’intérieur des maisons. Il
rend la marche difficile et forme des dunes instables sur le pourtour du
village. Les habitations sont séparées par des allées de branchages plantées
dans le sol et qui forment un labyrinthe complexe de ruelles dont plusieurs
finissent en cul-de-sac.
Les fady
(tabous) et les interdits sont encore respectés. Les cases traditionnelles des
pêcheurs sont visibles au sud du village, ponctuées de quelques fondations
modernes. À la fin de la piste s’étend un grand cimetière vezo. Les ancêtres
tiennent une place importante dans la vie des habitants, comme partout à
Madagascar. Dans le cimetière, une tombe de 30 m de long sur 6 m de large se
démarque particulièrement.
Le manque d’eau constitue le principal problème du
village. Il existe bien de l’eau dans le sous-sol que les habitants puisent
dans des puits rudimentaires, mais cette eau est saumâtre, un mélange d’eau
douce et d’eau de mer, et pas très propre à la consommation. Les hôtels et
quelques habitants un peu plus fortunés utilisent de l’eau que des pirogues à
voile vont chercher quotidiennement un peu plus au nord sur la côte, du côté de
Saint-Augustin, et qu’ils transportent dans des bidons en plastique d’une vingtaine
de litres qui se monnayent à environ 10 centimes par bidon.
Les habitants les plus pauvres n’ont pas les moyens de
payer cette eau et doivent se contenter d’eau saumâtre. Ils pourraient se
construire des citernes et récolter l’eau de pluie, très rare dans cette
région, sauf pendant la saison des pluies qui s’étend pendant les trois
premiers mois de l’année, mais ça demande un minimum de planification, de temps
et d’investissement. Toutefois, ici comme partout ailleurs à Madagascar, les
gens vivent au jour le jour.
Il existe bien un système d’acheminement d’eau de source
en provenance de collines situées à plusieurs kilomètres à l’est, mais le
système ne fonctionne que pendant les campagnes électorales locales. Avant et
après, les pompes tombent mystérieusement en panne. Le père Placide, par
l’entremise du diocèse de Tuléar, a proposé au gouvernement de prendre en
charge cette canalisation, d’en assurer le coût, l’entretien et la distribution
aux habitants. La demande a été formulée auprès des élus et de l’administration
depuis maintenant cinq ans. Malgré les nombreuses relances, la réponse se fait
toujours attendre.
Les pêcheurs étaient dernièrement très mécontents. Quatre
navires de pêche taïwanais sont venus s’installer dans les zones poissonneuses
au large de la côte pendant plusieurs semaines. Un autre bâtiment beaucoup plus
grand et conçu pour le traitement et la conservation des produits de la pêche les
accompagnait. Ils ont surexploité les fonds marins jusqu’aux quasi-épuisements,
puis ils sont repartis les cales remplies de poissons et de fruits de mer.
Ils ont pêché à l’intérieur de la zone économique exclusive
(ZEE) de Madagascar sur laquelle le pays exerce ses droits souverains en
matière d’exploitation et d’usage des ressources. Des droits de pêche peuvent
être octroyés, mais ils ne sont pas facilement accordés aux étrangers. Le père
Placide, qui m’a invité à venir partager son dîner le lendemain de mon arrivée
à Anakao, ignore par quel miracle ces navires ont obtenu les autorisations
nécessaires. Mais personne à Anakao n’ignore le nom du ministre chargé d’octroyer
ces autorisations.







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