J’avais demandé au père Placide à quelle heure était
la messe de minuit. C’était prévu pour 19 h. Le jour venu, sur l’île de
Nosy Ve, j’ai rencontré Simon, le fils du propriétaire d’une gargote qui m’a
proposé de venir chez son père en soirée pour déguster des cigales de mer qu’il
venait de pêcher. Je suis resté vague sur mes intentions prétextant la messe de
minuit. Il est venu me relancer en fin d’après-midi à l’hôtel. Je l’ai alors suivi
pour discuter du prix et nous sommes tombés d’accord pour l’équivalent de six
euros pour trois cigales avec accompagnement et dessert. Les cigales étaient
dans des cages émergées à quelques mètres du bord de plage. Messe de minuit
oblige, j’ai demandé que le repas soit prêt pour 18 h.
Le repas a pris un peu plus de temps que prévu et, à
19 h 15, je suis arrivé devant la petite église plantée dans le sable.
J’étais seul dans l’obscurité la plus totale. Et je le suis resté jusqu’à 20 h.
Trois femmes âgées sont enfin arrivées habillées de très jolies robes, suivies
par d’autres, accompagnées d’enfants, tous tout aussi joliment habillés les uns
que les autres. En trente minutes le devant de l’église s’est rempli de monde.
Quant à l’église, elle était toujours fermée et aucune lumière ne s’était
encore allumée à l’intérieur pas plus qu’à l’extérieur. Elle a fini par briller
faiblement à travers la porte aux alentours de 21 h, mais la porte restait
hermétiquement close. Le temps est élastique à Mada. Un bus qui doit partir à 9 h
ne partira que lorsqu’il sera plein. Ça peut donc être 11 h, mais ça peut
tout aussi bien être trente minutes plus tôt. Je ne me voyais pas attendre
jusqu’à minuit. Je suis rentré me coucher.
Le lendemain, après le petit déjeuner, je suis allé me
promener du côté de l’église. Et là, oh surprise ! la messe de Noël s’apprêtait à
commencer. L’église était pleine à craquer et plusieurs personnes étaient même
restées à l’extérieur faute de places. Quand je me suis présenté à l’entrée
pour jeter un œil à l’intérieur, une sœur est rapidement venue me proposer de
la suivre afin de me placer au premier rang « juste devant le prêtre »,
a-t-elle précisé.
J’étais le seul Blanc et je ne voulais pas que l’on me
remarque plus que nécessaire. Déjà que moi, le « riche » vazaha, je déteignais dans mes habits de touriste misérable au
milieu de cette foule de gens pauvres et revêtus de leurs plus beaux habits. Je
ne voulais donc n’y être trop remarqué ni surtout dérangé et je lui ai dit que
je préférais rester à l’arrière. Le dérangement fut pire. Un homme est arrivé quelques
instants plus tard. Il s’est dirigé vers un banc rudimentaire composé d’une
planche et sur lequel était assise une douzaine de personnes. Il leur a demandé
de se lever. Et il est venu installer ce banc de fortune à l’arrière pour que
je puisse m’assoir. J’étais tellement gêné que je ne savais plus trop si je
devais m’assoir ou partir. Le choix s’est fait par défaut. La musique a retenti
et la messe a commencé.
Une longue procession de femmes habillées de blanc est
entrée juste derrière moi par la porte principale en chantant et en se
balançant en cadence. Dans une synchronisation parfaite, elles accompagnaient
leur progression en levant les bras vers le ciel tantôt d’un côté et tantôt de
l’autre au rythme de leur chant. Toute l’assistance a repris le refrain pendant
qu’elles continuaient de cheminer lentement et toujours avec la même cadence
vers l’hôtel. Elles étaient suivies par de très jeunes enfants de chœur. Le
prêtre fermait la marche. Les chants se sont poursuivis pendant de longues
minutes. Toutes ces voies n’en formaient plus qu’une. Une voie profonde et
légère qui s’élevait comme un cerf-volant multicolore vers le ciel. C’était
tellement émouvant que j’ai été parcouru de frissons. Il m’arrive parfois
d’être tellement émerveillé par de tels moments de grâce et de beauté que j’en
viens presque à croire en Dieu.


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